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Nostalgie, nostalgie : Nîmes le 13 Mai 1978...

Visuel ResenaNostalgie 2505201978 cette première année à deux corridas pour moi se poursuit avec la Féria de Nîmes. En ce temps que certains qualifieront de préhistorique, la télévision en couleur était encore un luxe et la Pentecôte nîmoise se limitait à une journée camarguaise le vendredi, à une novillada en nocturne et une corrida par jour du samedi au lundi.

Les matinales étaient réservées aux abrivado, becerrada, encierros ou joutes au Canal de la Fontaine pour les plus courageux et à un temps consacré à la récupération pour les autres. A chaque fois les arènes étaient quasi pleines avec une jauge plus élevée qu’aujourd’hui et le marché noir fonctionnait à plein régime.
Cette année là, c’est le samedi que j’ai pris le train de 7h45 pour rejoindre, à l’heure du café, la « bande de la route de Bouillargues ». Le choix de ce premier jour est plus dicté par les contraintes liées à l’emploi du temps scolaire surchargé d’un taupin (élève de maths sup) que par l’attrait du cartel. Et pourtant cette course marquera et orientera ma toute jeune « carrière » d’aficionado.
Trois noms resteront gravés dans ma mémoire : Atanasio Fernandez, El Viti et Nimeno II.
Les toros élevés dans la finca de Campocerrado sont toréés à cette époque par des vedettes. Nos amis dacquois se souviennent des grandes heures de Paquirri face aux toros de cet élevage. Même si les années soixante dix marquent le début de la fin pour la devise « verde y encarnada », cette encaste n’a pas encore cette réputation sulfureuse qui l’a aujourd’hui reléguée au rang des encastes minoritaires. C’est un toro froid, inexistant au premier et second tercio mais qui va à mas au troisième tiers. Il nécessite une faena adaptée, favorisant et accompagnant l’évolution positive de la charge du bicho. Contrairement à d’autres encastes, l’Atanasio se révèle tout au long de la lidia et ne permet ni début de faena « brillant », ni final dans le berceau des cornes.
C’est en voyant El Viti toréé le premier de cette corrida que j’ai compris le sens de l’expression « à chaque toro, sa lidia » et que j’ai commencé à préférer la technique et la construction des faenas des lidiadors à l’émotion prodiguée par l’ouvrage des toreros plus artistes ou plus trémendistes. L’âge aidant, en écrivant ces lignes, je me rends compte que la notion de torisme ou torerisme a peu de sens. En fait, l’aficionado va chercher des choses différentes dans une arène. En paraphrasant Pascal, certains voit la corrida avec l’esprit de finesse, d’autres avec l’esprit de géométrie. Il est clair que les toros durs sont plus propices à des lidias structurées et les toros plus nobles à l’expression artistique. Pourtant certains grands moments de tauromachie sont faits de la fusion entre les deux formes « d’esprit taurin », comme Ojeda en 1981 à Nîmes ou lors de la rencontre improbable entre une alimaña de Victorino Martin à Dax et Morante de la Puebla. Mais ceci fera l’objet d’autres reseñas.

Le premier toro est un manso. Il s’échappe au cheval, parcourt la piste de long en large. Et pourtant El Viti a compris qu’il y avait quelque chose à faire avec cet animal. Ce sera la seule et unique fois que je verrai en piste le torero de Vitigudino, mais il m’a profondément marqué. L’homme porte en lui toute l’austérité de l’Espagne des années cinquante. Il a une tauromachie austère, sobre et sans fioriture. C’est un technicien hors pair même si certains lui ont reproché de ne pas se croiser suffisamment. Le toro est toujours aussi fugueur au début du troisième tiers. Santiago Martin essaie de le capter dans sa muleta. Il cherche le terrain favorable et au tercio, il finit par assujettir l’Atanasio. Celui-ci essaie de fuir à nouveau, mais le torero le garde près de lui et l’oblige. La faena compte peu de passes mais elle est une leçon de tauromachie et de domination. L’épée est habile et permet à El Viti de couper deux oreilles amplement méritées et fêtées. Un de mes voisins déclare que l’on peut arrêter la Féria, on ne verra pas mieux lors des autres courses du cycle. Il y a dans ces propos toute l’exagération habituelle des nîmois mais aussi la reconnaissance de la science et de la maîtrise d’un grand lidiador.
Le quatrième est un toro de Juan Mari Perez Tabernero, venu avec un de ses congénères remplacer deux toros du lot initial refusé par la Commission Taurine Extra-Muncipale. Le toro n’était pas prévu au contrat initial, il a peu de charge et donne des coups de têtes, El Viti expédie les affaires courantes.
Autre découverte de cette après-midi gardoise, Nimeño, j’avais vu Christian en capea mais jamais avec l’habit de lumière. Le cadet des frères Montcouquiol sera pour beaucoup de jeunes aficionados de ma génération, notre torero. 1978 est l’année qui suit son alternative. Il n’a pas encore cette maturité qui le conduira à son triomphe face aux Guardiola Dominguez onze ans plus tard. Il est pour nous, l’espoir qu’il peut y avoir un torero français dans le haut de l’escalafon. Il est fébrile face au troisième et la faena est courageuse mais ne passe pas la rampe. Le sixième et dernier (Tabernero) se réveille au second tiers et Christian joue son va-tout. Le toro est un manso con casta et demande une muleta autoritaire. Le torero se croise, prend des risques, sera accroché. L’ensemble manque encore de maîtrise mais porté par son public, Nimeño construit une faena pleine de courage qui lui permet de couper deux oreilles importantes pour lancer la carrière du jeune matador. J’ai beaucoup vu, par la suite, toréer le gardois et souvent bien mieux que face à ce Tabernero. Mais cette faena a créé une relation privilégiée entre le torero et son public. Chose qui n’était pas gagnée à une époque où certains docteurs de la Foi Taurine écrivaient que pour être torero, il fallait être espagnol. Contrairement à ce que chante la Péricole, Christian a grandi, non pas parce qu’il était espagnol mais parce qu’il était français.
Damaso Gonzalez complétait ce cartel. Comme souvent, il a déroulé sa tauromachie sur un terrain réduit sans s’imposer au toro, ni faire vibrer le public ; Il coupe une oreille contestée à son second.

Comme d’habitude retour vers la capitale par le train de nuit. Le lendemain, les journaux télévisés diffusent des reportages sur les deux Férias de Pentecôte. Pour la première fois, je les vois en couleur, la préhistoire télévisuelle est finie...


Fiche technique
Arènes de Nîmes : Samedi 13 Mai 1978
Première corrida de la Féria
4 toros d’Atanasio Fernandez et deux José Mari Perez Tabernero (4ème et 6ème) pour :

SM El Viti : deux oreilles, silence
Damaso Gonzalez : salut , une oreille contestée
Nimeño II salut discret, deux oreilles

La direction des Arènes a décidé de se passer de la cavalerie Heyral pour des raisons « personnelles ». La cuadra choisie en remplacement a été catastrophique.
Soleil, poussière et les premières mouches
15000 personnes

Thierry Reboul