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Lettre ouverte de l'école taurine Adour Aficion pour la défense des traditions taurines

b_250_200_16777215_10_images_actualites_2019_Octobre_Visuel_AdourAficion_Web.jpgRien, au fond de la Gascogne, ne semblait pouvoir déranger nos entraînements ni perturber notre passion taurine que les aléas du temps et les premiers engourdissements de l’automne. Jusqu’à ce que nous apprenions que certaines personnes, bien loin d’ici, prétendaient interdire l’accès des mineurs aux arènes et qu’une proposition de loi, portée par la députée LREM des français de l’étranger -que nous n’avions pas l’honneur de connaître-, allait être présentée à l’Assemblée nationale le 17 octobre prochain.

Par ce projet insidieux, les nouveaux inquisiteurs de notre époque tentent une nouvelle fois de porter atteinte à la tauromachie et à son avenir en déracinant la jeunesse et en la privant de sa culture. Ils visent aussi, ce faisant, à porter un coup fatal aux écoles taurines, empêchant ainsi à nombre de jeunes de s’exprimer et de vivre, au milieu de l’arène, leur passion pour le taureau brave. Nous tous, toreros, apprentis-toreros, parents et proches de l’école taurine Adour-Aficion nous faisons les porte-paroles des jeunes aficionados du sud-ouest et protestons, de toutes nos forces, contre cette volonté liberticide et ignorante qui affirme que la corrida entraînerait des traumatismes chez les plus jeunes spectateurs, troublerait leur développement et leur construction par l’accoutumance à la violence. Nous sommes la preuve vivante qu’il n’en est rien. Nous sommes de jeunes garçons et de jeunes filles comme les autres, avec nos qualités et nos défauts, nos réussites et nos échecs, nos espiègleries et nos rêves, tous réunis par notre fascination pour le taureau, animal mythique et sublime que nous espérons humblement pouvoir tutoyer un jour. Nous comprenons parfaitement et nous respectons tous ceux qui ne connaissent pas la corrida ou ne l’apprécient pas, aussi bien par conviction profonde que par sensibilité. Mais nous refusons le diktat de ceux qui, en plus de ne pas l’aimer, veulent soumettre les autres à leur façon de penser. Ces gens-là invoquent sans rougir les droits et la protection de l’enfance, alors que ce sont eux qui violent le droit fondamental de l’enfant à découvrir le monde et à s’en faire une opinion par lui-même. Ils veulent nous apprendre le respect alors qu’ils entendent fouler aux pieds la vie privée des familles en remettant en cause la capacité des parents à éduquer convenablement leurs enfants. Ils prêchent la non-violence alors qu’un journal tout entier ne suffirait pas à rapporter tous les messages immondes et les menaces -allant parfois jusqu’à l’appel au meurtre- qu’ils vomissent, même sur les plus jeunes, dans la rue et sur internet.

Notre monde, décidément, n’est pas avare de contradictions. On veut interdire aux enfants d’aller aux arènes sous prétexte de les protéger de la violence. Il n’a pourtant jamais été aussi facile d’accéder à des images autrement plus choquantes et brutales qu’aujourd’hui. La corrida ne pèse pas bien lourd à côté du déchaînement banalisé de violence gratuite et aveugle, plus vraie que nature, de beaucoup de jeux vidéos, dont les avertissements sur la limite d’âge ne sont que de piètres épouvantails. La corrida constitue le cœur des fêtes et des fameuses férias qui animent le sud de la France durant tout l’été. Chaque année, quantité de touristes viennent découvrir notre culture et apprécier notre art de vivre. À l’heure où se pose la dramatique question de la désertification et du manque d’attractivité des campagnes, s’en prendre à la tauromachie et à l’ensemble de nos traditions, notamment gastronomiques -car nul doute que la chasse ou le foie gras, par exemple, sont également dans le viseur de ceux qui nous attaquent-, aurait des conséquences économiques désastreuses pour nos régions. Loin d’être négative ou dangereuse, nous soutenons que la corrida peut apporter au jeune qui s’y intéresse et enrichit celui qui la pratique. Au moment où l’écologie et la nature sont omniprésents dans le débat public et l’éducation, la corrida permet d’envisager avec lucidité et justesse notre environnement, les animaux qui le peuplent et les relations que nous devons entretenir avec eux. Le discours émollient d’un animalisme citadin et ignorant semble considérer que tous les animaux sont à l’image de nos chiens et chats. La corrida nous montre que le monde animal est beaucoup plus complexe que cela, qu’il est brutal et dur, et que la nature peut se montrer aussi terrible qu’elle est belle et généreuse.

L’« animal » est d’ailleurs un terme globalisant qui ne signifie pas grand-chose quand on sait qu’il désigne à la fois le loup et l’agneau, le requin et le poisson rouge, le cobra et la souris. Nous entretenons donc avec chaque espèce des relations différentes. Et, de même que nous choyons nos animaux de compagnie, nous affrontons des taureaux de combat dans l’arène, sans qu’il y ait la moindre contradiction en cela. La corrida met également en scène l’équilibre et l’intelligence qui doivent présider aux relations entre l’homme et la nature. Fasciné par le monde sauvage qui l’entoure, l’homme tente d’y trouver sa place et le défie. Il le craint et le respecte tout à la fois, sans jamais être animé de la moindre volonté de destruction, puisque c’est à l’aune de ce monde inconnu et mystérieux qu’il mesure sa propre valeur. Ainsi vont les choses dans l’arène. Le taureau se bat avec tout ce que la nature lui a donné de force, de puissance, de bravoure, de noblesse. L’homme quant à lui, plus faible et fragile, mobilise toutes les facultés qui font de lui un être différent : son intelligence, son courage, sa technique, son art, sa sensibilité. Il sait qu’il a la capacité de dominer la nature et qu’il peut exercer sa violence sur elle. Toute l’intelligence de la corrida consiste non seulement à ne pas nier cette violence -il serait d’ailleurs vain de le faire, la violence étant inhérente à l’homme comme à toute chose en ce monde- , mais encore à en faire un usage contrôlé, réglementé, éthique, déterminé par une liturgie et une esthétique ; en un mot, à en faire un usage culturel. De fait, tous les coups portés au taureau sont portés de face, à la merci des cornes, et la mise à mort est aussi le moment le plus périlleux pour l’homme.

Enfin, la corrida puise ses racines dans la nature elle-même. Le taureau de combat est un animal sauvage qui grandit dans de vastes espaces naturels et protégés, à mille lieux de l’élevage intensif pratiqué par ailleurs. Sa sauvagerie et son intégrité physique sont en effet les conditions sine qua non de la grandeur du spectacle taurin et ses contacts avec l’homme sont de ce fait réduits au maximum. En plus de sensibiliser les jeunes à la beauté, à la réalité et au respect de la nature, la tauromachie est une école de la vie, non seulement pour ceux qui y assistent mais aussi -et surtout- pour ceux qui la pratique.Par la relation constante qu’elle entretient avec la mort, la corrida fait prendre conscience, dès le plus jeune âge, de la fragilité de l’existence. Il n’y a pas de banalisation de la violence et de la mort dans l’arène car tout est bel et bien réel et que rien n’y est feint. Elle est célébration de la vie et de toutes les valeurs qui la subliment. Non pas de la vie au sens purement physiologique du terme -un cœur qui bat et un corps qui fonctionne-, mais, philosophiquement, de la vie comme lutte, de la vie comme combat. Combat perdu d’avance, certes, contre un implacable compte à rebours initié à la seconde même de notre naissance, mais qui vaut la peine d’être mené, si peu que nous puissions laisser sur cette Terre. Il n’y a pas de victimes dans l’arène, il n’y a que des combattants. Et le taureau est le premier, ainsi que l’écrit très bien Francis Wolff dans son livre Philosophie de la corrida : « Le toro bravo est pour l’homme moins qu’un homme, mais il est presque un dieu : c’est un héros... ». Il n’y a pas de haine non plus, puisque la haine est un désordre intérieur là où la corrida cherche avant tout, comme toute manifestation au discours civilisationnel, à ordonner ce qui ne l’est pas. La corrida nous enseigne le respect, car le taureau, beaucoup plus puissant que nous ne sommes, fait payer cher la moindre marque de mépris ; la corrida nous enseigne l’humilité, car que l’on soit le plus grand des matadors ou le plus humble des apprentis un seul coup de corne peut nous rappeler que nous ne sommes rien et que la réussite d’un jour fait souvent écho à l’échec du lendemain ; la corrida nous enseigne le travail, car rien n’est jamais acquis et que chaque taureau est un nouveau défi ; la corrida nous enseigne le courage, car il en faut un peu pour regarder le taureau dans les yeux et beaucoup pour s’avouer que l’on est peu ; la corrida nous enseigne ce que signifie l’honneur, car le taureau donne sa vie et qu’il faut être à la hauteur ; la corrida nous enseigne la fragilité, car rien n’est éphémère comme ce que l’on crée ; la corrida nous enseigne la générosité, car le taureau ne rend que si l’on s’est d’abord donné ; l’art du toreo est une sagesse, car on ne peut contrôler la charge d’un taureau si l’on ne se contrôle pas soi-même et que cela nécessite un travail sur soi permanent et ardu.

Nous ne sommes pas des sages, ni des gens parfaits. Nous ne le serons probablement jamais. Pourtant, tel le vieil Ulysse du poème de Tennyson, qui guette un autre monde à l’horizon du couchant, nous avons conscience que tout cela existe et nous le cherchons avec ardeur, inlassablement. Lorsque le taureau nous fixe, de son œil aussi noir qu’une nuit sans lune, il nous interroge : qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que fais-tu ? Autant de questions fondamentales que nous retournons à ceux qui nous attaquent : qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? De quelle supériorité vous targuez-vous pour nous dire comment il faut vivre ? « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » a écrit un jour un célèbre homme de lettre. Loin des jugements de quelques pédagogues infatués et d’une minorité de militants haineux, représentants d’un monde plein d’hybris, de morgue et de mollesse, qui prétendent, en réduisant à néant l’héritage d’une culture immémoriale, changer l’homme en victime dénuée d’esprit critique et de liberté, créature insipide et aseptisée tout entière vouée à la consommation, nous affirmons, droit sur notre terre, que les valeurs de la tauromachie peuvent donner aux jeunes qui le souhaitent la capacité de se construire et leur fournir des moyens précieux pour affronter les écueils du monde futur.

Certes, à l’échelle de notre pays et de notre continent nous sommes une minorité culturelle. Mais le débat autour de la tauromachie est symptomatique de l’opposition beaucoup plus large qui secoue nos sociétés occidentales entre deux visions de l’homme. La corrida n’est qu’une étape d’un projet beaucoup plus vaste qui vise à bouleverser de fond en comble notre relation à la nature et au monde animal. Aujourd’hui, c’est nous, mais demain, quelle autre tradition, quelle autre mode de vie, quel autre pratique culturelle sera attaqué ? La chasse ? La pêche ? La consommation de viande ? Jusqu’où veulent-ils aller ? L’Histoire a pourtant maintes fois montré à quel point il était dangereux de s’en prendre, au-delà les idées, à l’identité même des peuples. Sans doute, pour ces gens-là, sommes-nous les derniers représentants du vieux monde qu’il voudraient bien voir disparaître. Or la corrida n’a rien de dépassé. Les valeurs éternelles qu’elle enseigne sont celles sur lesquelles s’est fondée notre civilisation et par lesquelles l’homme connaît ses plus grandes heures. C’est avec elles que nous voulons vivre et ce sont elles que nous voulons un jour pouvoir transmettre à nos enfants.

Voilà ce que nous pensons, voilà ce que nous sommes. Ne fermez pas aux mineurs les portes des arènes. Ne coupez pas les plus jeunes de leurs racines et de leur culture. Ne volez pas les clefs de leur imaginaire. Et que l’été prochain, sous l’éclat radieux d’un soleil renaissant, puisse à nouveau se dessiner, au cœur de nos arènes, la majesté du taureau dans un regard d’enfant.

Les élèves de l’école taurine Adour Aficion