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Rafael Cañada : "Le toro je l’aime! Je dois toujours être à sa disposition, lui donner le plus d’amour possible..."...

Visuel R.Canada 141019 1Le samedi 11 mai à Valencia, au cartel, six novillos de "Montealto" pour Adrien Salenc, Marcos et Borja Collado. Rafael Cañada est très grièvement blessé par le 4ème novillo, subissant une cornada dans le dos de trois trajectoires.

Le certificat médical fait froid dans le dos : « Blessure par corne de toro au niveau de la L3, qui intéresse la peau, le tissu cellulaire sous-cutané et l’aponévrose superficielle, et la musculature paravertébrale droite et lombaire du même côté, avec trois trajectoires : une ascendante d’environ 13 centimètres, une verticale profonde d’environ 12 centimètres et une troisième descendante d’environ 8 centimètres. Pronostic grave. En attente d’étude radiologique et d’évolution. »
Rafael Cañada poursuit aujourd'hui sa rééducation. Il conserve un moral d'acier et s'est confié sur cette temporada très particulière pour lui.

CorridaFrance : Rafael, où en es-tu physiquement à ce jour ?
Rafael Cañada : À ce jour, mon évolution est très rapide. Comme disait le docteur, "ça fait cinq mois, mais cela ne fait que cinq mois"... Je devrais être mort et je ne le suis pas. Je devrais être en fauteuil roulant et je marche... Maintenant, restent à rééduquer certaines parties de mon corps qui n’ont encore aucune sensibilité.

CorridaFrance : Comment s'est produit cet accident ?
Rafael Cañada : Le novillo avait un énorme défaut de vue à l’œil droit. C’est la raison pour laquelle il ne m’a pas vu, n’a pas répondu à la sensibilité de la cape. Une fois au sol, il m’a châtié de façon gravissime. Aux banderilles, j'ai mis les deux paires, contrairement à mes collègues qui n'y étaient pas parvenus. J'y ai mis un point d'honneur, car c'était réellement un honneur pour moi de toréer à Valencia. Malheureusement et ironiquement, c’est à la cape, mon point fort normalement, que j’ai été cueilli. Mais cela fait partie des possibilités que l’on doit assumer dans notre travail, notre passion. Evidemment, ce n’est qu’un accident mais qui fait partie des risques que l'on doit assumer.

CorridaFrance : Quel est ton ressentiment par rapport à l'animal qui t'a si cruellement blessé ?
Rafael Cañada : Le toro je l’aime! Je dois toujours être à sa disposition, lui donner le plus d’amour possible pour que notre entente soit une parfaite symbiose, toujours à la disposition du Matador et de la lidia... C’est pourquoi je ne ressens aucune rancœur et je sais que c’est un simple accident.

CorridaFrance : On ressent chez toi une grande force morale. Où en es-tu aujourd'hui ?
Rafael Cañada : J’ai la chance d’avoir gardé le moral, car cela m’est arrivé en vivant ma passion et que cela fait partie des risques de mon métier. En même temps, c’était un accident, ni plus ni moins, de la même façon que dans un ballet, la danseuse peut se fouler une cheville. C’est quelque chose de dramatique, mais qui peut arriver...

CorridaFrance : Tu as été tenu par force à l'écart des ruedos durant toute la saison. Comment as-tu vécu cette temporada sur un plan personnel ?
Rafael Cañada : Sur un plan personnel, cela était magnifique car j’ai ressenti et revu ce qui était la solidarité taurine. Le monde des toreros Valenciens ne m'a jamais abandonné. Ils ont été présents à chaque instant et tous les jours pendant quatre mois et demie. Les vingt premiers jours, ils sont même venus me faire la toilette, sans autoriser les aides-soignantes à me laver! C’est quelque chose de vraiment très touchant...

Visuel RCanada 141019 2CorridaFrance : As-tu reçu du soutien de la part des professionnels ?
Rafael Cañada : J’ai eu la chance d’être toujours accompagné. J’ai retrouvé l’humanisme, ce qui manque énormément de nos jours. Mes collègues de Valence, ils ne manquent maintenant. Ils ne m'ont jamais abandonné. Ils ont toujours été là. Tous les matins, l'un d'entre eux venait me faire la toilette, avant même les infirmières. C’est quelque chose que je n’oublierai jamais
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CorridaFrance : De même, tu n'as pû assister à la corrida d'alternative d'Adrien Salenc, dont tu étais le banderillero de confiance jusqu'à ta blessure. Comment l'as-tu vécue ?
Rafael Cañada : Je n’ai pu assister à la corrida d'Adrien Salenc, mais j’étais présent ! Le Matador lui-même m’a appelé à l’heure du sorteo, où il se pose toujours beaucoup de questions... J'ai joué le rôle qui est toujours le mien à ces moments là, en lui racontant des mensonges. C'est mon travail de banderillero. J’ai réussi à lui donner du moral, de l’enthousiasme pour que l’après-midi soit la plus belle du monde. En ce qui me concerne, j’ai toujours gardé le costume que je pensais utiliser pour son alternative. Et en parlant avec lui, il m’a dit qu’il serait prêt à me reprendre dans sa cuadrilla, ne serait-ce que pour un jour, pour pouvoir remettre ce costume et pouvoir faire mes adieux de ses mains!
C’est une longue et précieux histoire humaine que nous avons vécu. Et nous continuons ainsi de la même façon. Il y a une énorme confiance entre nous, Olivier (Baratchart NDLR), Ángel Gómez Escorial, moi-même et Adrien.

CorridaFrance : Sur un plan plus général, comment as-tu vu cette temporada ? Quels en ont été les évènements marquants ?
Rafael Cañada : Les événements marquants de cette Temporada, je les ai omis ! Le plus important pour moi était l’évolution d’Adrien Salenc, avec qui je me suis dévoué. Evidemment, j’étais spectateur de tout ce qu’il s’est passé! Malheureusement, je me rends compte que j’adore de nombreux toreros qui font des prouesses.... Pour moi la tauromachie est une histoire d’amour, de symbiose entre un homme et un animal, dans laquelle on recherche l’harmonie, la douceur et la création artistique. Bien évidemment, tout cela passe par l’engagement, par la dévotion d’un homme, par définition rationnel, face ou avec la collaboration de l’animal, qui est par définition un être irrationnel.

CorridaFrance : Actuellement, le débat sur une éventuelle interdiction de l'accès aux arènes aux mineurs fait la une de l'actualité en France. Qu'as-tu à dire à ce sujet ?
Rafael Cañada : L’interdiction aux mineurs, tout cela est parfaitement absurde... Ce qui me fait peur, c’est le manque ou l’absence d’éducation qu’on peut donner à nos enfants... Un poulet emballé dans du cellophane : il faut leur apprendre qu’il avait des plumes, qu'il marchait avant qu'on ne le tue pour le manger...
C’est également le cas pour la viande, qui ne se présente pas en carré rouge dans un supermarché, mais qui provient d'une vache ou d'un taureau qui marchait et que l'on a tué pour se nourrir...
Les poissons vivent dans la mer... Ils n'étaient pas carrés et ils n’avaient pas les yeux dans les coins...
Tout cela me paraît triste et absurde, car l’homme a toujours eu besoin de se nourrir et d’avoir une alimentation variée.
La corrida n’est pas forcément un spectacle cruel. Elle ne représente que la vie. C’est une scène ronde, la seule au monde où toutes les classes sociales sont représentées, par rapport au prix des places, le soleil, l’ombre, le bas, le haut.. Où un homme, un torero, est vu sous tous les angles, contrairement au théâtre ou aux spectacles de variétés sur une scène. C’est un spectacle vivant où tout est réalité.

CorridaFrance : Nos pensées t'accompagnent. Que faut-il te souhaiter aujourd'hui ?
Rafael Cañada : Aujourd’hui, je ne demande rien de particulier. Simplement la tranquillité, continuer à vivre ma passion. Je serai toujours là pour soutenir cette belle vie. Je serai toujours là pour donner un coup de main aux jeunes, s'ils le veulent pour accompagner ceux qui seront heureux de m’avoir avec eux et pour continuer à vivre ma vie, ma passion !
Continuer à faire de belles rencontres, avoir des liens amicaux et amoureux touchants avec des gens sincères et engagés.

Suerte Rafa !

Propos recueillis par Laurent Deloye ElTico