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Bayonne (14/08/2019 - tarde) : Monsieur Luque...

©Philippe Latour
©Philippe Latour

C’est décidé, cette fin d’année, j’envoie une lettre au Père Noël. Contrairement à ce que certains disent, il existe. La preuve, il est passé aux arènes de Bayonne ce 14 Août pour offrir aux aficionados ce dont ils rêvent tous, une corrida d’anthologie.

On savait que Daniel Luque était dans un grand moment. Ces faenas à Gamarde, Vic, Aire, La Brède, Tyrosse et Azpeitia avaient marqué les esprits des personnes présentes. Son enceronna de Bayonne et en particulier sa faena au cinquième toro de la course prendra place au Panthéon des grands moments de l’histoire de la tauromachie. Il y avait quelques larmes aux yeux de certains aficionados, même ceux qui s’en défendent, au sortir des arènes. Tous les aficionados présents sont repartis pour 20 ans à courir les placitas à la recherche de la faena idéale et à envoyer balader les antis et grincheux qui voudraient nous priver de ces grands moments. Ce soir, il n’y a plus lieu de débattre entre toriste et toreriste. Daniel Luque a toréé avec art et technique des toros d’encastes aussi différentes que Torrestrella, Pedraza de Yeltès et Puerto de San Lorenzo. On a vu successivement un lidiador, un artiste et un valiente.

Pour atteindre un tel niveau, il a fallu que tous les participants se mettent à l’unisson du Maestro dans ces arènes sobrement mais joliment décorées. La musique, superbement interprétée s’est mise au service de la faena. Quatre cuadrillas ont salué aux banderilles. Deux picadors ont été ovationnés, le premier Peña Serrano par une arène debout après un premier tiers extraordinaire, L’excellente cavalerie de Philippe Heyral a été à la hauteur de l’évènement permettant des premiers tercios sérieux et générateurs d’émotion. Et même le public a été lui un acteur du succès de cette soirée par sa compréhension de ce qui se passait en piste. Par moment on se serait cru transporté aux chorégies d’Orange avec un silence quasi religieux entre deux séries et des salves d’applaudissements identiques à celles adressées à un artiste lyrique au sommet de son art.

Le premier toro est un Torrestrella, peut-être un poil trop lourd. A son entrée en piste, il est abanto, presque fuyard. Luque avec autorité le fixe au capoter. Le toro prend une première pique, attaquant le groupe équestre lors d’une volte et sans pousser. A la seconde, changement de comportement, il pousse, met les reins et renverse cavalier et monture. Au second tiers, il est tardo, ce qui n’empêche pas Curro Roblès de le banderiller avec talent et efficacité. Début de faena en doublant le toro, genoux ployés et Luque l’amène au centre du ruedo. Le Torrestrella semble hésiter à se livrer, mais le torero en se croisant et en pesant sur lui l’oblige à s’investir. Il s’en suit une faena courte sur les deux cornes où la domination et la classe du torero sont mises en avant. Le toro baisse de ton. Passes d’adorños superbes avant un grand coup d’épée qui permet au torero de Gerena de couper la première oreille de la soirée.

Le second est un pur Pedraza de Yeltès. Il sort du toril au pas, parcourt le ruedo voulant se poser en maître de la piste. Il prend trois puyazos, le premier en poussant, le second en s’investissant moins et un troisième bref mais superbe. Luque débute sa faena par une série de réglage à droite terminé par un superbe pecho. Le toro est exigeant mais le torero s’impose et enchaîne des derechazos dominateurs qui pèsent sur le bicho. A gauche, c’est plus compliqué, le Pedraza se retourne vite. Luque revient à droite pour une grande série de derechazos puis une autre où il est impossible d’être plus dans le terrain du toro. Si la mise à mort est à la hauteur de la faena, les deux oreilles sont promises. Luque prend des risques. Il cite à recibir pour une vilaine mete y saca très basse qui tue le toro. L’arrastre est applaudie et le matador invité à saluer.

Le troisième est un Puerto de San Lorenzo qui aura un pur comportement d’Atanasio Fernandez. Il est quelconque au premier tiers en prenant deux piques sans pousser, c’est le cavalier qui laisse filer le cheval. Au second tiers, il est abanto et est bien banderillé par Raul Cariscol. En début de faena, il est suelto et a du mal à se fixer. Luque trouve immédiatement distance et sitio pour prendre le dessus sur le toro. Il enchaîne sur les deux pitons des séries alliant élégance et domination et le bicho, autre caractéristique Atanasio, va à mas et permet une fin de faena superbe avec un enchaînement de passes templées sur un terrain très réduit. A nouveau une grand épée et un trophée vient récompenser le poder et l’art du torero.

Le quatrième, un Torrestrella, sera le vilain petit canard de la course. Grande réception à la cape puis il prend deux piques, la première en poussant et la seconde en sortant seul. Luque le double et l’amène au centre. Essais de faena à droite puis à gauche, le toro est mauvais d’un côté et avisé de l’autre (et réciproquement). Le torero abrège et tue d’une entière habile et très efficace, silence.

Le cinquième est un superbe Pedraza de Yeltès de plus de six cent kg. A son entrée en piste, il a un comportement bizarre. Il semble avoir un problème de vision. Il prend une première pique en mettant les reins et provoque une chute. Sans être mis en suerte, il en prend une seconde en poussant. Luque le place loin et s’en suit une très puyazo. La pique est en place, le toro pousse, le cheval résiste avant de tomber. Le picador quitte le ruedo sous l’ovation du public debout. Dans les grands moments, les cuadrillas se doivent d’être à la hauteur de leur Maestro. Marco Leal pose deux grandes paires et salue. Le toro a de la caste, de la puissance et transmet beaucoup d’émotion mais il a aussi des défauts et finira la faena dans les planches. Il prendra encore de la dimension parce qu’il a rencontré un grand torero. J’ai fini par poser mon stylo pour regarder et vivre sans contrainte une des plus belles faenas que j’ai vue de ma vie d’aficionado. Au son du Concerto d’Aranjuez, Luque commence par un premier temps de prise de pouvoir sur son adversaire avec deux séries de derechazos dominateurs. Puis le Maestro de Gerena enchaîne une série à droite puis une seconde à gauche tout en profondeur. Le toro part dans les planches, Luque nous offre un moment d’anthologie taurine avec des muletazos où la domination le dispute à la profondeur avant de finir par des Luquecinas qui font se lever le public. Une demi-épée en place, le toro lutte avant de tomber au pied d’un matador au bord des larmes. Vuelta al ruedo pour le toro, deux oreilles et la queue pour Luque qui invite le représentant de la ganaderia et son picador à partager sa vuelta. Le public est en délire, crie « torero, torero » et les aficionados sont émus presque aux larmes.

Le sixième, Puerto de San Lorenzo, se blesse et est renvoyé aux corrales. Il est remplacé par un toro de la ganaderia Ventana del Puerto (encaste Aldeanueva) qui est un manso violent. Très bien piqué, il prend deux gros puyazos, violence oblige. Le piquero est ovationné. Salut de la cuadrilla aux banderilles avant que le Maestro ne brinde aux organisateurs bayonnais. Luque, malgré la fatigue, réalise une dernière faena sincère avec des moments de dominationface à un bicho qui manque de fond. Une entière habile et efficace conclut une grande soirée taurine Immense ovation au torero qui quitte à hombros le ruedo des arènes de Lachepaillet, et le public quitte les gradins les yeux scintillants de bonheur.

 

Fiche Technique
Arènes de Bayonne : corrida goyesque
Deux toros de Torrestrella (1er et 4ème ), deux de Pedraza de Yeltès (2nd et 5ème ) , un Puerto de San Lorenzo (3ème) et un sobrero de Ventana del Puerto (6ème bis) pour :

Daniel Luque, unique espada : une oreille, salut, une oreille, silence, un avis et deux oreilles et la queue, silence

Vuelta au cinquième toro (Pedraza de Yeltès)
Salut de Curro Robles au 1er, Marco Leal au 5ème , Juan Contreras au 6ème
Ovation aux piqueros Juan Francisco Peña Serrano (5ème) et José Manuel Garcia (6ème)
Quatorze piques, cavalerie Heyral qui a été à la hauteur de l’évènement
Président : Bernard Peytrin
Une demi arène (tant pis pour les absents)
Ciel couvert , éclairage à partir du 4ème toro

Thierry Reboul

Voir le reportage photographique : Philippe Latour