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LES TEMPS MODERNES |
Tout le monde se souvient du film de 1936 où Charlie Chaplin devenait fou à cause du rythme infernal du travail à la chaîne, symbole d’une révolution industrielle et d’une époque qu’on croyait moderne. Il sera d’ailleurs inutile d’ajouter ce que chacun sait aussi : ces folles cadences existent toujours, les gens en perdent (au moins) la raison mais se taisent, et ceux qui croyaient que la machine permettrait de travailler moins en sont pour leurs frais. Sans jeu de mots.
Non, il s’agira ici d’évoquer seulement le temps des découvertes. Il y a tout juste quelques jours, on a appris qu’un éleveur de renom, Victoriano del Rio, se préparait à faire cloner son meilleur étalon, Alcalde, âgé de seize printemps.
On se souvient que le premier clone, ce fut une brebis nommée Dolly qui vit le jour en juillet 1996, après avoir été conçue à partir de cellules embryonnaires prélevées sur une brebis adulte. Dolly donna naissance à quatre brebis avant de mourir en 2003, des suites d’un virus, mais prématurément vieille… à six ans et demi. Le clonage s’est depuis perfectionné et on a annoncé dans le monde entier la naissance de vaches, chevaux, lapins, chats et chiens. Et les polémiques n’ont pas manqué, on s’en doute, sur un éventuel clonage humain, surtout après les déclarations de la secte des raéliens ou du gynécologue italien Antinori.
Le laboratoire Viagen, installé au Texas, et qui va effectuer l’opération sur l’étalon de Victoriano del Rio , assure déjà que le clonage sera réussi, et qu’il précèdera celui de chevaux portugais destinés au rejoneo… Quant à notre ganadero, mais aussi promoteur immobilier, il est ravi de posséder bientôt un double d’Alcalde, dont on rappelle qu’il est un pur Juan Pedro Domecq et le père de taureaux ayant permis de retentissants triomphes à plusieurs toreros. El Juli, pour ne citer que lui, était sorti par la Puerta Grande de Las Ventas à Madrid en 2007, après avoir toréé le taureau Cantapájaros, un des fils d’Alcalde ! Coût de l’opération de clonage : 12OOO euros.
Le clonage tauromachique auquel se prépare donc Victoriano del Rio à partir d’un morceau de peau du semental n’est pas une nouveauté, bien que les procédés d’insémination artificielle qui ont été utilisés à de nombreuses reprises dans plusieurs ganaderias espagnoles et françaises n’aient qu’un rapport éloigné avec ce type d’intervention. En 2006, la société américaine Cyagra a cloné le taureau Houdini, roi des rodeos et l’attaché de presse de Viagen a précisé que son laboratoire procédait en ce moment même au clonage du taureau Zalamero, gracié en 1994 au Mexique et propriété de José Manuel Fernandez…
Les résultats obtenus précédemment montrent bien que l’animal cloné est une fidèle réplique physique de l’original. Mais qu’en sera-t-il pour le moral, puisque c’est l’essentiel recherché ?
Une chose est sûre : l’agence américaine qui contrôle les denrées alimentaires, la FDA, et son homologue européen, l’EFSA ont déclaré que la viande des animaux clonés était parfaitement consommable… L’Union Européenne ne donnera quand même un avis définitif qu’en mai 2008…
Il est vain, dit-on, de lutter contre son temps, contre le progrès… Une chose est sûre cependant : l’introduction de la biotechnologie dans la culture taurine provoque un sentiment étrange. Le but recherché dans le clonage pourrait être sentimental, comme dans le cas de cette milliardaire américaine qui avait fait reproduire son chien. Mais que Victoriano del Rio ait déclaré que Alcalde n’avait pas de prix, ne veut pas dire le moins du monde qu’il ne s’agissait que d’une opération purement commerciale. Un éleveur qui voit vieillir son meilleur étalon est naturellement confronté à ce genre de problèmes. Et qui va lui jeter la pierre parce qu’il songe à donner régularité et équilibre à la qualité de ses produits ?
Les amateurs de courses de taureaux affirment souvent que sans la corrida, la race du toro bravo disparaîtrait… Un argument que ces temps modernes poussent aux oubliettes.
Jean-Louis LOPEZ