La grande illusion

 

 

La langue espagnole,‭ ‬et à plus forte raison le jargon tauromachique,‭ ‬possède un charme indéfinissable ‭! ‬On ne dira jamais assez que l’expression‭ ‬"cargar la suerte" ne signifie pas‭ ‬charger la chance,‭ ‬comme si on voulait jouer au loto,‭ ‬que‭ ‬"oler a hule" ne veut pas dire‭ ‬puer la toile cirée‭… ‬et la liste est longue.‭ ‬Ainsi,‭ ‬lorsqu’un torero déclare‭ ‬"tengo mucha ilusión",‭ ‬il est bien loin d’assurer une grande crédulité :‭ ‬il exprime seulement un sentiment de joie,‭ ‬d’espoir et de bonheur‭…

Dans la langue de Descartes,‭ ‬la formule‭ ‬se faire des illusions,‭ ‬que jamais d’ailleurs n’a utilisée l’auteur du‭ ‬Discours de la‭ ‬méthode,‭ ‬se rapprocherait plutôt d’un‭ ‬croire aux barbus,‭ ‬même si celui qui s’exprime de la sorte est parfois loin d’être dupe des rêves qu’il avance‭…

La grande illusion,‭ ‬qui rappelle aussi le chef d’œuvre de Jean Renoir,‭ ‬ne concerne évidemment pas les convictions d’aficionado d’Eric von Stroheim,‭ ‬Pierre Fresnay ou Jean Gabin,‭ ‬mais bien celles des grands défenseurs de ce qu’il est convenu le toro-toro.‭

Mais pour éviter toute confusion,‭ ‬pour ne pas dire tout procès d’intention,‭ ‬il conviendra d’affirmer à haute et intelligible voix que le propos de cette chronique de "El Tico" n’est pas pour autant destinée à faire l’apologie du fameux toro-bonbon‭…

Il s’agit tout simplement de rappeler qu’en matière de corrida,‭ ‬il n’est pas d’acte gratuit,‭ ‬ou du moins involontaire.‭ ‬L’exemple a été donné par‭… ‬la plaza madrilène de Las Ventas,‭ ‬lors du marathon tauromachique de la San Isidro‭ ‬2007,‭ ‬qui comprend trente corridas :‭ ‬une corrida par jour pendant un mois ‭!!!

Et cet exemple,‭ ‬c’est celui donné par un spectacle‭ (‬sic‭) ‬du début de la Feria de San Isidro‭ ‬2007.

A l’affiche de la course,‭ ‬il y avait six toros de José Escolar,‭ ‬pour El Fundi,‭ ‬José Ignacio Ramos et Fernando Robleño.‭ ‬Au moment du paseo,‭ ‬il n’y avait plus que quatre Escolar,‭ ‬les vétérinaires en ayant éliminé deux‭ ‬pour manque de trapío‭ (‬re-sic‭)‬.‭ ‬Les remplaçants,‭ ‬deux Hernandez Pla,‭ ‬n’ont pas été plus brillants,‭ ‬mais là n’est pas la question.

On peut concevoir que tous les goûts‭ (‬d’aficionado‭) ‬étant respectables,‭ ‬il ne serait pas normal de ne trouver au programme que des lots de toros dits commodes.‭ ‬A plus forte raison à Madrid.‭ ‬Lesquels toros commodes,‭ ‬soit dit en passant,‭ ‬donnent les mêmes‭ ‬cornadas que les autres.‭ ‬On sait aussi que trente corridas,‭ ‬c’est‭ ‬180‭ ‬postes de torero,‭ ‬et que l’organisateur doit satisfaire toutes les exigences‭…

Alors El Fundi,‭ ‬Ramos et Robleño,‭ ‬que la critique affuble des qualificatifs amènes de toreros prolétaires,‭ ‬modestes ou proches des gladiateurs,‭ ‬ont légitimement leur place dans la programmation.‭ ‬Au même titre que les toreros vedettes,‭ ‬les‭ ‬figuras.‭ ‬Fernando Robleño,‭ ‬cela étant dit au passage,‭ ‬est aujourd’hui au repos,‭ ‬après le coup de corne reçu à Alès d’un toro de Yonnet qui n’avait pas davantage de passes qu’un tramway.

Le public de Madrid,‭ ‬capitale du toreo,‭ ‬est exigeant,‭ ‬à l’image de son Tendido‭ ‬7,‭ ‬où se placent ces aficionados qui viennent aux arènes avec leur rigueur et mouchoir vert.‭ ‬Les toros qui sortent des chiqueros de Las Ventas sont toujours grands,‭ ‬d’une morphologie exemplaire,‭ ‬dotés d’armures…respectables,‭ ‬et d’un âge plus que réglementaire.‭ ‬D’ailleurs,‭ ‬quand un ganadero dispose de toros énormes et aux cornes démesurées,‭ ‬il dit :‭ ‬"son toros para Madrid‭…"
Seulement voila :‭ ‬les Escolar,‭ ‬surnommés les‭ ‬Victorino du‭ ‬pauvre‭ ‬par leur origine d’Albaserrada,‭ ‬n’ont montré ce jour là qu’une force brutale,‭ ‬dédaignant cape et muleta pour chercher à saisir le torero,‭ ‬créant un danger de tous les instants par des réactions violentes,‭ ‬coupant la courbe dessinée par le banderillero,‭ ‬donnant des coups de tête pour renverser jusqu’au‭ ‬puntillero.

El Fundi,‭ ‬Ramos et Robleño sont habitués à s’envoyer des monstres,‭ ‬mais à ce point‭… ‬Un dernier détail :‭ ‬le public a applaudi presque tous les toros à‭ ‬l’arrastre.‭ ‬Et le président a refusé une oreille,‭ ‬malgré l’insistance des spectateurs.‭

Les trois toreros ont risqué leur vie mais le courage ne leur a rien apporté.‭ ‬Dans quelques jours,‭ ‬on leur demandera de se taper encore des toros dont personne ne veut.‭ ‬Et on leur dira :‭ ‬circulez,‭ ‬il n’y a rien à voir.

Madrid est la capitale de la corrida.‭ ‬Bien.‭ ‬Elle se doit se respecter le règlement.‭ ‬D’accord.‭ ‬Il est donc concevable‭ ‬que la capitale donne l’exemple en présentant des toros d’une allure irréprochable.‭ ‬Mais que Madrid ignore sciemment les caractères qu’on qualifiera de moraux,‭ ‬en présentant des toros énormes qui sont de toute évidence‭ ‬fuera de tipo,‭ ‬c'est-à-dire ne correspondant plus aux normes de la ganaderia concernée,‭ ‬c’est un abandon.

Les toreros sont heureux et fiers de pouvoir se produire à Madrid.‭ ‬Ils savent aussi que leurs chances de succès sont infimes,‭ ‬mais que s’ils réussissent une simple‭ ‬vuelta à Las Ventas,‭ ‬ils pourront‭ ‬toréér en province n’importe quel toro,‭ ‬qui lui ne nécessitera pas l’élargissement de la porte du toril.‭

C’est sans doute ce qu’on appelle la justice taurine.

Jean-Louis Lopez

 

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