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Luis-Francisco Esplal'hédoniste |
Si on consulte attentivement l'histoire de la corrida, et plus précisément celle des toreros, on se rend compte que trente années, trente saisons d'exercice de la profession, ce n'est pas très rare. Les exemples sont même relativement nombreux : Rafael Gomez El gallo , pour parler d'un aîné, avait pris l'alternative en 1902 et tué son dernier taureau en 1936. Dernier taureau ? Pas vraiment : après la Guerre civile, il avait pris part à plus d'un festival. Autre exemple significatif : Manuel Benitez El Cordobes , matador de toros depuis 1963 et qui est toujours en exercice, après avoir toréé en costume de lumières dans les années 2000. Pas de coleta coupée pour le cordouan, qui attend pour cela –selon ses propres termes- le jour où il donnera l'alternative à son fils Julio.
Il faut aussi noter le fait que, dans le cas d'une longue carrière après l'alternative, le torero fait souvent des pauses plus ou moins longues, pour des raisons diverses qui vont de la fatigue morale ou physique à la simple blessure.
Luis Francisco Espla, le torero d'Alicante, a donc pris l'alternative à Saragosse le 23 mai 1976, Paco Camino étant le parrain, El Nino de la Capea le témoin. Ces deux derniers sont depuis longtemps retirés, mais Espla, lui, résiste... et fête cette année les trente ans d'exercice au plus haut niveau.
Sans être vraiment une grande vedette, Espla a connu des heures de gloire face à ces taureaux qu'on dit difficiles. Tous les aficionados ont en mémoire la corrida à Madrid en 1982 avec des Victorino Martin, en 1999 toujours à Madrid et toujours avec des Victorino, ou en 2000, encore à Madrid avec des Cuadri.
Mais en dehors des arènes, Luis Francisco Espla, que les familiers surnomment Bambi – parce que quand j'étais petit, je pleurais en voyant les malheurs du personnage de Walt Disney , raconte-t-il- est le plus attachant des toreros, un personnage cultivé, brillant, artiste jusqu'au bout des doigts.
Elève jadis de l'Ecole des Beaux-Arts, il peint et réalise souvent des affiches de feria. Il écrit avec talent... En un mot, il est ce qu'on appelait au Siècle d'Or, un honnête homme .
Quand on lui demande ce qui a changé en trente ans, il sourit : « Quand j'ai reçu l'alternative, j'avais 18 ans, et le taureau avait quatre ans. Aujourd'hui, le taureau a toujours quatre ans, mais moi, j'en ai 49... Toute la différence est là ! Mais en trente ans, le taureau a quand même beaucoup changé : il pèse maintenant une bonne centaine de kilos de plus, il est plus grand, plus haut, et ça, c'est une erreur. Ce qui compte, c'est la mobilité de l'animal, et je ne crois pas que l'augmentation du poids soit un facteur favorable... Qui est responsable ? Le public, assurément. Le ganadero ne fait que suivre et respecter les goûts des spectateurs . »
A Saragosse, lors de la dernière corrida de la récente Feria del Pilar, Luis Francisco Espla, Antonio Barrera et Salvador Cortés ont affronté six taureaux de Victorino Martin qui ont pesé en moyenne 558 kilos... Selon les journalistes présents, il était impossible de donner la moindre passe à cinq d'entre eux. Le seul toréable : le sixième, un engin de 642 kilos... Mais le plus étonnant est que le public a applaudi les six taureaux au moment de l' arrastre , alors que les toreros n'avaient pas pu s'exprimer... Seul Cortés au dernier avait réussi quelques passes !
Les déclarations des intéressés, après la course, méritent qu'on s'y attarde. Pour Victorino, le fin diplomate qu'on connait : « Je ne veux pas polémiquer, mais les taureaux m'ont plu... » .
Pour Antonio Barrera : « D'habitude, les taureaux de Victorino sont compliqués, mais cette fois, ils étaient impossibles. Le plus surprenant est que le public les ait applaudi ! Je sais bien qu'il faut respecter tous les avis, mais quand même... »
Et Espla, le vétéran, n'a pas mâché ses mots : « Avec des taureaux comme ça, on est revenu à des formes du passé. La corrida doit être une expression esthétique, sinon elle n'a pas de raison d'être. Ces taureaux là m'ont fait penser à ces scènes de cinéma où le tueur sert d'une lunette à infrarouge : ils te visaient et ils cherchaient à comprendre tes intentions... »
En cette fin de saison, Luis Francisco Espla participe à des soirées de débats, des colloques –comme il y a quelques jours à Béziers- où son point de vue de torero intellectuel fait merveille. Il se prépare à l'hiver, entre son atelier de peintre et les parties de chasse.
« La profession de torero me permet de réfléchir, de penser au sens de la vie. J'aime mon métier, et puis, j'essaye de le pratiquer en prenant du plaisir... »
Jean-Louis Lopez
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