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La pissotière de Duchamp |
Si l’on prend en compte l’origine latine du mot art, ars, à savoir habileté, métier, technique, il sera difficile de nier que la tauromachie en est un… Et comme celui qui pratique un art est, par définition, un artiste, le torero fait partie de ceux là. Aristote n’aurait sûrement pas dit mieux : tous les hommes sont mortels, or les Grecs sont des hommes, donc les Grecs sont mortels. Il reste maintenant à trouver une définition à l’art, ce qui n’est pas si simple… La pissotière de Duchamp, baptisée Fountain s’est promenée de Musée en Salon, tout comme les Poubelles d’Arman, et on les nomme oeuvres d’art. Au même titre qu’une toile de Van Gogh ou de Velazquez.
Sans doute faut-il admettre que chaque artiste donne à l’art la valeur et la forme qui lui convient. Pour Baudelaire, l’art était l’imitation de la nature. Pour Pablo Picasso, c’était un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité.
Là, on se rapproche de la corrida : le torero se sert d’un leurre pour atteindre le moment de la vérité… Chaque artiste suivant sa propre nature.
Et puis, si l’art est création, la faena est le chef d’œuvre du torero, sous la forme d’un acte éphémère qui lui donne tout son sens.
Il y a donc l’art, les arts, majeurs ou secondaires, et même les beaux-arts. Et il y a aussi des observateurs capables de parler de légitimité de l’artiste. Ou, pourquoi pas, de nationalité.
On se souvient en effet de la campagne menée dans les années 70 par certains critiques (sic) d’art tauromachique qui voulaient démontrer que pour être torero, il fallait être espagnol… Ces mêmes critiques (re-sic), ou plutôt leurs descendants, chantent aujourd’hui les louanges de Sébastien-Castella-de-Béziers, mais n’admettaient pas alors le talent de Christian Nimeño. On peut relire l’admirable article de Jean Lacouture Un français peut-il être torero publié à l’époque dans Le Monde. Autres temps, autres mœurs, direz vous. Certes.
Mais il faut maintenant parler des toreros, ces artistes qui, parfois, saignent, comme le dit Simon Casas. Les blessures, consécutives aux cogidas, sont fréquentes pour ces hommes vêtus de lumières : la vox populi parle de risques du métier. On sait même que le mois d’août, où les corridas sont les plus nombreuses et la fatigue plus grande, est le mois des cornadas. L’exemple choisi, paradoxalement est celui d’un mois moins chargé, si l’on peut dire, celui de juin, et plus précisément un jour, le 24 juin 2007. Ce dimanche là, où de nombreuses cités espagnoles célébraient la Saint Jean dans les arènes, Manzanares a reçu un profond coup de corne à Alicante, mais il a continué la faena jusqu’au bout, avec un garrot sur la cuisse. A Leon, Cayetano a été blessé gravement et la blessure reçue à Sanlucar au début du mois, le 9 juin, s’est ouverte à nouveau. A Leon, le même jour, El Fandi a subi une fracture de la main, et le banderillero Angel Luis Prados, de la cuadrilla de Cayetano a été sévèrement touché. A Barcelone, le novillero Juan Carlos Jimenez Caballero a reçu une cornada. A Albacete, Ruben Pinar, à Tarascon, Roman Perez, novilleros eux aussi, ont subi le même sort.
A Alicante, le 22 juin, un employé des arènes a été mis en pièces par un taureau qui s’était glissé dans une cour des arènes. A Valence, le 23 juin, un taureau de l’élevage de Carmen Borrero a déchiré la cuisse de Javier Rodriguez. A Alicante encore, le 25 juin, Pepin Liria, qui remplaçait David Fandila El Fandi blessé dans ces mêmes arènes, a été atteint au visage par un taureau de Jandilla. Toujours le 25 juin, le novillero Ismael Cuevas a été très gravement blessé par un novillo de Sancho Davila dans les arènes de Navas de San Juan, prés de Jaen.
Toujours en juin, c’était Finito de Cordoba à Alicante, Francisco Javier à Séville, Angel Teruel à Bilbao, tout comme le banderillero Luis Manuel Valverde, Luis Miguel Vazquez à Daimiel et enfin Serafin Marin, à Barcelone. Quelques semaines plus tôt, Pablo Hermoso de Mendoza. Et on ne citera pas l’accident de voiture de Jesulin de Ubrique, la dépression de Morante de la Puebla, ou la voltereta de José Tomas à Barcelone, qui avait vu passer la corne à quelques centimètres de son visage.
Le plus souvent, le torero est resté en piste pour achever la faena…
Il serait vain de chercher une explication au fait que le même jour interviennent autant de blessures. Le taureau ignore tout des fêtes mentionnées par le calendrier… bien que tous les aficionados sachent parfaitement que les animaux ont des comportements ou des forces quelque peu différents avant ou après l’été. Plus plausible sera le constat du fantastique esprit de compétition qui règne aujourd’hui dans les plazas. Il s’agit bien évidemment de la guerre –et le mot n’est pas trop fort- que se livrent aujourd’hui ceux qu’on appelle les figuras. El Juli n’a aucune envie de voir s’envoler Castella vers les sommets, et vice-versa, Talavante défend âprement sa place, Manzanares fait tout pour accéder au premier rang, El Fandi, Rivera Ordoñez, Cayetano, Manuel Jesus Cid ou encore El Cordobes surveillent leurs collègues de coin de l’œil, et les moins bien placés attendent impatiemment leur tour, sachant qu’un triomphe dans une plaza importante peut leur offrir une meilleure position. Reste José Tomas, qui n’a rien dit, mais qui semble conter les points…
L’époque où ces vedettes savaient que leur avenir dépendait du nombre de contrats signés en début de saison par leurs impresarii respectifs est (un peu) oubliée… Pour le bien de tous, surtout pour les aficionados !
Un exemple ? A la question, très maladroitement posée à Sébastien Castella, de savoir s’il était soucieux ou gêné par les oreilles obtenues à ses côtés par El Juli ou Jean Baptiste Jalabert, le torero de Béziers a répondu avec un regard agacé : « Pas du tout. Moi, je ne me contente pas de ce que j’ai, je veux aller encore plus haut… »
On peut donc se demander, après ces considérations, si la corrida est un art ? Sans aucun doute. Mais un art dont le fruit est bien particulier et ne ressemble pas toujours au bonheur. Le torero, un artiste ? A coup sûr. Mais un artiste exceptionnel: celui qui engage son existence pour pouvoir créer une œuvre dont les traces sur le sable sont aussitôt effacées par les mules de l’arrastre, puis par les areneros. Une histoire banale emplie de lieux communs. Bien sûr.
Les toreros qui vont encore affronter le taureau en gardant sur le corps les marques indélébiles de la corne ne vous contrediront pas.
Jean-Louis Lopez
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