"Desgraciado de ti

el dia que no te muerdan"

 

 

La langue de Cervantes n'est pas toujours la plus facile à traduire. Les étudiants en civilisation espagnole en savent quelque chose. D'ailleurs, traduction-trahison, c'est bien connu ! Quant aux aficionados, ils restent souvent dubitatifs devant des expressions étranges, en apparence du moins, telles que correr la mano ou encore oler a hule , cruzarse et autres cargar la suerte .

Exemple frappant, la phrase Desgraciado de ti el dia que no te muerdan , qui signifie littéralement Malheur à toi le jour où on ne te critique pas . Le verbe morder (mordre) étant au subjonctif, on traduirait même par le jour où on ne te critiquera plus… Cette phrase des plus expressives fut un jour adressée au critique taurin Luis Uriarte par un autre critique, Don Pio , le fameux exégète des toreros de la famille El Gallo, et qui n'était autre que l'écrivain Alejandro Perez Lugin, auteur de Currito de la Cruz , un roman non moins célèbre plusieurs fois porté à l'écran.

Malheur à toi le jour où on ne te mordra plus… Fais ce que tu penses devoir faire, même si cela provoque des critiques…Le jour où on ne te critiquera plus, tu ne seras plus…

En français, ce Malheur à toi peut encore prendre tout son sens avec des expressions du genre Les chiens aboient, la caravane passe , expliquée dans le dictionnaire par cette merveilleuse formule : les clabaudeurs sont négligeables…

Mais trêve de balivernes et billevesées, où plus simplement assez de futilités, venons en au principal et d'actualité : l'appel d'offres des arènes de Las Ventas de Madrid !

On sait que le contrat de deux années de la société Taurovent, dirigé par José Antonio Martinez Uranga était arrivé à terme, dans le climat sulfureux de l'arrestation pour fraude immobilière, dans la triste affaire Malaya, d'un de ses actionnaires, Fidel San Roman.

La Communauté de Madrid, dont les membres appartiennent en majorité au parti de droite Partido Popular, a donc tout dernièrement nommé le nouveau directeur des arènes de la capitale en la personne de… l'ancien directeur… José Antonio Martinez Uranga, l'un des descendants de la famille surnommée les Chopera, les Choperitas.

A l'appel d'offres avaient répondu trois sociétés : Taurodelta, avec Martinez Uranga, Toreart, avec Simon Casas et Tomas Entero SL, où figuraient Alain Lartigue et Luc Jalabert.

A l'arrivée, c'est la société Taurodelta qui a été choisie, le barème établi par la Communauté lui donnant 81,41 points, contre 80,13 à Toreart. 1,28 points de différence, qui proviennent surtout du classement concernant « l'expérience » de la société de Simon Casas : Toreart avait obtenu 5,10 points-39 ans et Taurodelta 15 points-97 ans !

La presse espagnole en a profité pour justifier le choix de la Communauté par cette expérience, sans d'ailleurs expliquer si les 97 et 39 ans correspondaient à l'âge du capitaine. Et sans commenter la supériorité de Toreart avec 20 points, sur Taurodelta, 17,75 points, dans le chapitre Programmation taurine. Ce qui est pourtant essentiel.

Vous êtes le meilleur, mais votre adversaire est plus expérimenté , en quelque sorte. Curieuse conclusion.

Simon Casas a déclaré qu'il n'avait rien à déclarer, a annoncé une agence de presse espagnole. Jean Paul Fournier, maire de Nîmes, a pour sa part publié un communiqué dans lequel il déplore « qu'à l'heure de l'Union européenne et de l'ouverture des frontières, il faut bien, une nouvelle fois, constater que tout protectionnisme n'a pas disparu ».

Il reste cependant un témoin des plus expérimentés qui n'a pas eu à se prononcer, ou n'a pas pu le faire : c'est le peuple des aficionados. Et lui, il sait qui est Simon Casas et ce qu'il sait faire. Et ce qu'il a fait. En France comme en Espagne.

Le nom de la société Toreart, avec toreo et art , dit bien ce qu'il veut dire. Avec à ses côtés des personnages comme Alberto Boadella et Mario Vargas Llosa, Simon Casas voulait montrer à Madrid ce qu'il prouve depuis des années à Nîmes et ailleurs : la tauromachie est une culture, sinon elle n'a aucune raison d'exister.

Ceux qui préfèrent le conservatisme institutionnel n'ont donc que ce qu'ils méritent. Un jour viendra où ce Mur s'écroulera. Comme d'autres se sont écroulés.

Ce mur là est d'ailleurs déjà largement fissuré : Sebastien Castella, torero français, joue en Espagne un rôle majeur. Et ceci explique d'ailleurs peut-être cela.

Un journaliste espagnol a écrit avec le plus grand sérieux que Simon Casas était empecinado (obstiné, entêté) en presentarse a Madrid . Stendhal assurait qu'avec l'opiniâtreté, l'on vient à bout de tout.

Que Simon Casas croie en la corrida comme une culture lui a valu quelques coups de dents. Mais il est des morsures dont on est fier quand on les reçoit. Selon celui qui les donne, bien sûr.

 

 

Jean-Louis Lopez

 

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