C’est alors que Perera vient se planter au centre de la piste : les pieds joints, rivés au sol, droit comme un « i ». Il cite de loin Desgarbado qui renifle les planches…celui-ci se retourne, et prend le galop : sa charge frôle le dos de Miguel Angel…virage sur l’aile: le voilà qui revient vif comme l’éclair, il le rase à présent par devant. Tiens me dis-je, du Castella….La comparaison s’arrête là ; à partir de cet instant va commencer un phénoménal ballet entre les deux compères…le temps a suspendu son vol…Desgarbado met le mufle dans la muleta et ne la quitte plus…il charge inlassablement….tout droit, en rond, dans un sens dans l’autre, infatigable, rien ne semble devoir l’arrêter …Le public est à présent conquis, il a compris qu’il assiste à un événement exceptionnel…les clameurs se font plus fortes, ça et là des cris s’élèvent : indulto, indulto... Voila maintenant que le maestro vient de s’emparer de l’épée de muerte … Il se met en position…le tumulte est à son comble …Non non, indulto indulto…il renonce. Par deux fois le président pointera un index décidé vers Miguel Angel : il lui intime l’ordre d’en finir ! Le maestro hésite, regarde les gradins où ce ne sont que cris, et gesticulations…en barrera Cesar Rincon venu en touriste s’époumone ! La foule debout se déchaîne, l’arène de Dax est en ébullition, submergée par une gigantesque clameur, et c’est comme un puissant orgasme collectif qui gonfle, enfle, et dont on sent bien qu’il ne pourra s’assouvir que dans l’octroi de la grâce …En bas Desgarbado, indifférent à la passion qu’il transmet continue d’exécuter imperturbablement de gracieuses arabesques sous la conduite de son maître !
A contre cœur, mais sagement (il évite probablement une émeute populaire) le président Jacques Pons sort le foulard orange dont l’apparition est saluée par des manifestations d’enthousiasme indescriptibles …En bas Miguel Angel Perera rend hommage à son complice en lui plaquant symboliquement la paume de sa main nue sur le morillo… l’émotion est à son comble, certains s’embrassent d’autres pleurent…des voisins qui vous pompaient l’air depuis la veille avec leurs commentaires à deux balles vous paraissent finalement bien sympas…un ange est passé ! Dans le cercle, les hommes se sont retirés respectueusement derrière les planches…..Desgarbado reste seul maître de l’espace …Voila à présent que les cabestros font leur apparition, grands, balourds, ridicules avec leur grosse cloche qui tinte façon transhumance…Trois petits tours, le temps d’une bouse, ils repartent…..Desgarbado se met au trot, la tête haute, sans une hésitation il s’engouffre par la porte grande ouverte et disparaît sous un tonnerre d’acclamations… ! Je n’ai plus de voix, mais mon pantalon est toujours sur mes hanches… !
Que le ciel me tombe sur la tête, cher lecteur, si je ne relate pas la plus absolue vérité. Pendant un temps que je ne puis évaluer nous avons assisté par la grâce de la rencontre improbable d’un torero inspiré et d’un toro bravo d’une stupéfiante noblesse, à la quintessence de l’art taurin. Dans ces conditions tuer cet animal eut été une impardonnable faute de goût... Et peu m’importe que cette grâce ait été obtenue sur la seule faena de muleta…Mais quelle faena ! Dont acte !
Et pourtant les clameurs venaient à peine de s’éteindre que des voix dissonantes émanant de personnes étrangères à ces événements, se faisaient entendre du genre : un indulto à Dax c’est pas sérieux…on aura tout vu….Desgarbado tu parles, n’importe quoi, un toro de merde, l’éleveur va le laisser crever dans un coin…etc etc…Ces commentaires ne doivent pas surprendre. Il y a quelques années j’avais eu le bonheur de voir Ponce gracier un toro à Nîmes. Je m’étais égosillé là aussi, mais mes oreilles résonnent encore des propos méprisants tenus après la corrida par des gens qui apprécient peu le torero de Chiva : ça un toro ? pfff un pauvre animal, mal foutu, oui. ..pas même une chèvre…Passons… !
A propos des aficionados je crois bon de faire observer qu’ils semblent vouloir se diviser aujourd’hui en deux catégories : les Tomasistas pour qui Jose Tomas est l’incarnation à la fois du Saint Graal et de Dieu le Père, la fine fleur en quelque sorte, et…. les autres. J’ai deux amis très chers qui appartiennent au premier groupe. Leur savoir tauromachique est immense, leur compréhension de la corrida confondante, leur aficion exemplaire, ils peuvent abandonner veaux vaches cochons couvées pour braver déserts océans et montagnes dans le seul but de voir toréer leur idole…
Hors de question pour moi de rivaliser avec ces titans, je ne fais pas le poids… normal je suis du deuxième groupe…Ils témoignent à mon égard d’une condescendance pédagogique à la fois amicale et chaleureuse dont je ne m’offusque d’aucune manière; mais je vois bien qu’ils souffrent de mon état inferieur.
Flairtaurin est l’un d’eux. Son don de double vue est incroyable. Il ne se déplace qu’à bon escient….Sur son insistance je l’ai accompagné en février dernier à Bogota pour la despedida de Cesar Rincon…Bien m’en a pris ! Deux indultos dans le somptueux mano a mano qui l’a opposé à Enrique Ponce…du jamais vu… ! Evidemment pas de quoi émouvoir les détracteurs de Desgarbado qui n’ont que dédain pour ces Indiens à cravates, comme disait Sarah Bernhardt, ainsi que pour ces petits toros de montagne à peine bons pour la ménagerie du cirque Pinder… ! Des peines à jouir vous dis-je… !
Après une courte récréation à Céret, Flairtaurin se présente le vendredi des Vendanges, dans les arènes de Nîmes où il voit un El Juli époustouflant couper sept oreilles et une queue ! Il ne s’attarde pas, il a compris que la messe a été dite. Il saute dans son automobile et rallie la Monumental de Barcelone ou comme on le sait Jose Tomas va gracier un Nuñez del Cuvillo….Avouez quand même que c’est du flair… !
En attendant je persiste à ne pas idolâtrer Jose Tomas en raison notamment, de ses trop fréquentes blessures. Cesar Rincon à qui un journaliste demandait son point de vue sur ce sujet donne la réponse : il se met là où les toros te prennent…
Mon caractère bon vivant s’accommode assez mal de ce style de toreo mystique, tragique et glaçant tant je déteste voir un torero se faire prendre. J’apprécie assez peu les photos de Jose Tomas le montrant le visage ruisselant de sang, avec le regard halluciné des martyrs promis aux lions... !
Jeune, je me suis passionné pour la course automobile. A l’époque la sécurité sur les circuits était inexistante et les accidents mortels très fréquents….J’ai vu disparaître les uns après les autres tous mes héros ! Il a fallu attendre la mort de Roland Ratzenberger et surtout celle d’Ayrton Senna tous deux à Imola, pour voir enfin la F1 témoigner de l’intérêt pour la sécurité des pilotes. N’allez pas croire que je sois en train de militer pour une corrida aseptisée, insipide, dénuée de risque, mais je déteste aussi le cri morbide de Millan Astray : viva la muerte…La quête d’une esthétique supposée absolue ne peut se faire au prix de la vie humaine! C’est pourquoi je ne peux rejoindre ceux qui affirment que jamais personne n’a torée comme le fait Jose Tomas et que pour cela il est le plus grand de tous les temps …En revanche on ne m’entendra jamais critiquer un torero parce qu’il a fait un pas de côté pour échapper à la corne… ! A cet égard je pense à El Fundi qui est pour moi un exemple de courage et de sincérité !
J’aime El Juli, j’adore ses roulements d’épaules de loubard, sa jeunesse, son look un peu voyou, son engagement, sa merveilleuse virtuosité et la formidable énergie solaire qui émane de sa personne…
Mais je suis aussi Poncista : ce qui me vaut des regards en coin de la part de mes amis Tomasistas…Qu’importe ! Son évolution m’intéresse. Pendant des années Enrique Ponce a survolé l’escalafon tel un archange, sans jamais connaître la moindre blessure, une sorte de miracle que je compare à la carrière d’un Alain Prost quadruple champion du monde de F1 indemne de tout accident. Pour Enrique tout a changé en 2002. Je l’ai vu prendre sa première cornada : trente cinq centimètres dans la cuisse à la Maestranza …. Quelques semaines après il s’en faut de très peu pour qu’à Leon devant un Zalduendo à l’instant de la mise à mort, il connaisse le même sort qu’El Yiyo…..Il s’en sort au prix d’un grave traumatisme du thorax et quelques blessures à l’âme pour reprendre la formule de Claude Giraud autre grand aficionado devant l’éternel et ardent Tomasista. Non sans mal, avec des hauts et des bas Enrique est revenu à son meilleur niveau …Il n’empêche que n’ai-je entendu sur son compte…torero sans profondeur, tricheur…etc
N’en déplaise à ses détracteurs reconnaissons qu’avec lui tout semble d’une déconcertante facilité tant sa science du toro est grande. J’en veux pour preuve cette anecdote.
Il y a quelques années j’ai eu le privilège de me trouver à la table du marquis d’Albaserrada à Séville. Celui-ci nous conta que son mayoral Fabrice avait eu l’idée de faire appel à deux figuras pour évaluer ses vaches : le choix se porta sur El Juli et Ponce. Le premier eut un comportement de gamin assez peu respectueux et les choses en restèrent là. Avec Ponce en revanche il se produisit un étrange phénomène : la proportion qui est habituellement de 20% pour la reproduction et 80% pour la boucherie s’inversa…presque toutes les vaches étaient bonnes : cela en dit long sur l’art consommé que possède le sorcier Valencien pour mettre l’animal en valeur….ce n’est pas donné à tout le monde… vous en conviendrez..!
Je suis par conséquent et vous l’avez compris sourd aux propos aussi malveillants que récurrents que j’entends sur son compte…Son palmarès riche de quelques 1800 corridas, ses innombrables triomphes sont là pour en témoigner.
En revanche une chose est sûre :si vous pouvez faire de la vinaigrette en agitant fortement de l’huile et du vinaigre, je souhaite bien du plaisir à celui qui se mettrait dans la tête l’idée de faire figurer sur une même affiche les noms de l’enfant de Galapagar et celui de Chiva… !
Tomasistas et Poncistas sont-ils miscibles ???
PARIS le 18/10/2008
Dr SABIO
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